Dans la filière piscine, la décennale devient un sujet de plus en plus sensible. Si l’assurance des professionnels constitue un élément essentiel de protection des ouvrages, le marché connaît aujourd’hui de profondes mutations : les conditions de souscription se durcissent, certains assureurs se retirent progressivement du marché, les garanties commerciales longue durée se développent et les différentes couvertures alimentent une confusion croissante.
À travers les témoignages de Christophe Cannesson, expert judiciaire, Jean-Pierre Lodico, gérant de Neptune Piscines, et Mathieu Combes, PDG du Groupe Ibiza, nous vous proposons de faire le point sur les enjeux assurantiels auxquels la profession est confrontée.

Décennale et garanties commerciales : des frontières à clarifier
Avant d’aborder les évolutions du marché, revenons sur le cadre qui régit les différentes protections applicables aux piscines. Les notions de responsabilité décennale, d’assurance décennale et de garantie commerciale sont souvent confondues, alors qu’elles répondent à des régimes juridiques distincts.
Evoquons tout d’abord la responsabilité décennale, résultant des articles 1792 et suivants du Code civil. Elle s’applique aux constructeurs d’un ouvrage et impose la réparation, pendant dix ans à compter de la réception des travaux, des dommages qui compromettent la solidité de l’ouvrage ou qui le rendent impropre à sa destination. Selon les caractéristiques de l’installation et les travaux réalisés, certaines piscines ou certains de leurs équipements peuvent relever de ce régime.
Afin de faire face aux conséquences financières de cette responsabilité, les professionnels soumis à cette obligation doivent souscrire, avant l’ouverture du chantier, une assurance de responsabilité civile décennale, conformément aux dispositions du Code des assurances. Instaurée par la loi du 4 janvier 1978, dite loi Spinetta, cette obligation participe au dispositif de protection des maîtres d’ouvrage en matière de construction. Le défaut de souscription de cette assurance est passible de sanctions pénales pour les professionnels qui y sont légalement soumis. Pour le client, cette exigence constitue un point de vigilance essentiel et justifie de demander systématiquement une attestation d’assurance décennale en cours de validité avant le démarrage des travaux. Cette assurance n’a pas pour objet de créer une garantie supplémentaire : elle couvre le professionnel lorsque sa responsabilité décennale est engagée, dans les limites et conditions prévues par le contrat.
À côté de ce dispositif légal, les fabricants ou les constructeurs peuvent proposer des garanties commerciales. Celles-ci relèvent exclusivement d’un engagement contractuel. Leur durée, leur étendue, les exclusions et les modalités de mise en œuvre sont librement définies par l’entreprise qui les accorde. Ainsi, une garantie annoncée de 20, 30 ou 50 ans ne se substitue pas au régime de la responsabilité décennale et ne permet pas, à elle seule, d’apprécier le niveau réel de protection dont bénéficie le client.
Afin d’illustrer concrètement tout cela, nous avons échangé avec Christophe Cannesson, maître d’œuvre indépendant en tout corps d’État et expert judiciaire spécialisé dans les problématiques liées aux piscines. Fort d’une expérience dans la conduite de travaux, la direction technique et la promotion immobilière, il intervient aujourd’hui auprès des tribunaux de Nouvelle-Aquitaine dans le cadre de litiges impliquant des bassins privés et collectifs.
La confusion entre les différentes garanties évoquées précédemment apparaît régulièrement dans les dossiers qu’il examine. « La garantie décennale ne couvre pas tous les éléments d’une piscine. Elle concerne principalement les ouvrages de structure et les éléments indissociables de l’ouvrage, c’est-à-dire ceux dont la réparation nécessite une intervention lourde ou une destruction partielle » affirme-t-il.
Concrètement, les désordres susceptibles de relever de cette responsabilité concernent notamment les atteintes à la structure du bassin, comme des fissurations importantes, une déformation liée à un mouvement de terrain ou un défaut compromettant la solidité de l’ouvrage. À l’inverse, les éléments dissociables et remplaçables sans intervention lourde sur l’ouvrage relèvent généralement d’autres garanties. C’est notamment le cas de la garantie de bon fonctionnement, dite garantie biennale, prévue par l’article 1792-3 du Code civil. D’une durée de deux ans à compter de la réception des travaux, elle est destinée à couvrir le bon fonctionnement de certains éléments d’équipement dissociables. Dans le domaine de la piscine, elle peut notamment s’appliquer à certains équipements interchangeables, comme une pompe ou un système de filtration. La qualification dépend toutefois toujours de la nature du désordre, de son origine et de ses conséquences sur l’usage du bassin.
Christophe Cannesson rappelle un élément important : l’origine d’un désordre doit toujours être établie avant de déterminer une éventuelle responsabilité. Une fuite, par exemple, ne suffit pas à caractériser un sinistre relevant de la décennale. « Il faut déterminer son origine. Est-ce le liner ? Une canalisation ? Une traversée de paroi ? Le réseau hydraulique ? Une recherche de fuite est souvent nécessaire pour obtenir des éléments concrets » précise l’expert.
Déterminer l’origine du désordre
Une fois cette origine identifiée, reste à qualifier juridiquement le désordre. Toute la difficulté consiste à déterminer s’il résulte d’un défaut de conception ou de réalisation, susceptible de relever de la garantie décennale, ou d’un facteur extérieur, d’un défaut d’entretien ou d’une mauvaise utilisation du bassin.
Christophe Cannesson rappelle que plusieurs causes peuvent parfois se combiner dans un même dossier. L’expert cite notamment le cas d’une piscine coque polyester ayant subi une déformation importante à la suite d’une poussée sous le bassin. Si un défaut de réalisation avait initialement été envisagé, l’analyse a finalement montré qu’une vidange importante liée à une casse de pompe avait également joué un rôle dans le phénomène.
Cette complexité s’explique aussi par la multiplicité des intervenants présents sur un même ouvrage. Terrassement, structure, étanchéité, hydraulique ou électricité peuvent relever d’entreprises différentes, ce qui nécessite d’identifier précisément le rôle de chacun.
Pour l’expert, la question du terrain constitue également un point de vigilance majeur. Pour un ouvrage enterré comme une piscine, les caractéristiques du sol peuvent exercer une influence déterminante sur le comportement du bassin dans le temps. Pourtant, dans les projets de piscines individuelles réalisées indépendamment d’une construction de maison, les études de sol restent encore peu fréquentes.
Un marché de l’assurance de plus en plus exigeant
Au-delà des questions techniques liées aux sinistres, les professionnels interrogés dressent un constat commun : accéder aujourd’hui à une couverture d’assurance adaptée est devenu plus complexe. Le marché de l’assurance construction s’est progressivement durci, tant pour les installateurs que pour les fabricants.
Pour Jean-Pierre Lodico, gérant de Neptune Piscines, cette évolution concerne particulièrement les entreprises chargées de l’installation des bassins.
« Depuis le retrait progressif de certains assureurs du marché, il est devenu plus difficile d’obtenir des couvertures décennales pour les professionnels » note-t-il.
Les compagnies d’assurance examinent désormais les dossiers avec une vigilance accrue. Ancienneté de l’entreprise, chiffre d’affaires, historique de sinistralité, qualification des équipes ou encore procédures de suivi des chantiers font partie des critères étudiés avant l’acceptation d’un contrat.
Les fabricants sont également concernés par cette évolution. Mathieu Combes, PDG du Groupe Ibiza, constate quant à lui que le nombre d’acteurs disposant encore d’une assurance couvrant la fabrication des bassins s’est réduit au fil des années. « Le marché de l’assurance construction s’est durci et tous les acteurs n’ont pas conservé ces contrats » observe-t-il.
Pendant longtemps, plusieurs fabricants de piscines coques avaient fait le choix de souscrire une assurance décennale fabrication afin d’apporter une protection supplémentaire à leurs clients. Le renforcement des exigences des assureurs a toutefois conduit certains d’entre eux à abandonner cette couverture.
Chez Piscines Ibiza, le choix a été fait de maintenir une assurance décennale fabrication par capitalisation. Ce dispositif impose des exigences élevées en matière de qualité de fabrication, de traçabilité des produits et de maîtrise des procédés industriels. « Conserver une assurance décennale par capitalisation ne consiste pas simplement à payer une prime d’assurance. Cela suppose de maintenir dans le temps un niveau d’exigence technique, documentaire et financier compatible avec les attentes des assureurs spécialisés dans la construction » précise Mathieu Combes.
Ce mécanisme présente une particularité importante : les ouvrages fabriqués pendant la période de validité du contrat restent couverts pendant dix ans, même si celui-ci évolue ou prend fin par la suite.
Garanties commerciales : ne pas les confondre avec la décennale
Dans ce contexte de durcissement du marché de l’assurance, les garanties commerciales proposées par les fabricants occupent une place croissante dans leur communication. Certaines affichent désormais des durées de 20, 30, voire 50 ans.
Si ces engagements peuvent constituer un argument commercial fort, ils ne doivent toutefois pas être assimilés à une assurance décennale, qui répond à un régime juridique précis. Ces garanties commerciales relèvent d’un engagement contractuel librement défini par le fabricant.
Cette distinction reste pourtant difficile à appréhender pour le client final. « Lorsqu’il voit une garantie de 20, 30 ou 50 ans, le particulier l’interprète naturellement comme une protection supérieure à une décennale classique, sans distinguer la nature réelle de la couverture » affirme Jean-Pierre Lodico.
Pour Mathieu Combes, la durée affichée ne constitue d’ailleurs pas le principal critère d’appréciation. « La véritable question est de savoir ce qui est réellement couvert » souligne-t-il.
Un bassin est composé de plusieurs éléments distincts
— structure, étanchéité, revêtement ou encore équipements — qui ne relèvent pas nécessairement des mêmes garanties. Une garantie commerciale de longue durée peut ainsi ne concerner que certains composants, alors que l’assurance décennale répond à des conditions juridiques précises liées aux désordres affectant l’ouvrage. « Il faut toujours regarder qui porte la garantie, ce qu’elle couvre réellement et dans quelles conditions elle peut être mise en œuvre » rappelle Mathieu Combes.
La transparence comme enjeu de professionnalisation
Cette distinction entre les différentes protections suppose également une meilleure information des clients. À mesure que les dispositifs d’assurance et les garanties commerciales se diversifient, la transparence devient un enjeu central pour l’ensemble de la filière. Au-delà des arguments commerciaux, les professionnels sont aujourd’hui amenés à clarifier la nature des garanties proposées et les responsabilités qu’elles recouvrent.
Pour Mathieu Combes, cette démarche passe avant tout par la consultation des documents contractuels. « Mon premier conseil serait de demander systématiquement une attestation d’assurance et pas seulement de se fier à un document commercial ou à une mention figurant sur un site internet » explique-t-il.
Le dirigeant recommande également de vérifier l’identité de l’assureur, la période de validité du contrat ainsi que les activités effectivement couvertes. Il rappelle notamment qu’il convient de distinguer l’assurance liée à la fabrication du bassin de celle couvrant la réalisation des travaux, ces deux couvertures répondant à des responsabilités différentes.
Prévenir les litiges dès la conception
Au-delà des garanties, les trois intervenants soulignent que la meilleure manière de maîtriser le risque reste la prévention. La qualité de la conception, l’analyse du terrain lorsque cela est nécessaire, la préparation des chantiers, la traçabilité des interventions et la conservation des documents techniques constituent autant d’éléments susceptibles de limiter les désordres ou d’en faciliter l’analyse plusieurs années après la réception de l’ouvrage.
Lorsque survient un litige, cette documentation devient un élément essentiel. « Mon rôle est de rester factuel : je m’appuie sur les éléments constatés, les documents transmis et la chronologie des événements, sans rester dans la simple hypothèse » rappelle Christophe Cannesson. L’identification de l’origine d’un désordre repose ainsi sur des constats techniques objectifs, qui permettent ensuite de déterminer les responsabilités éventuelles.
CONCLUSION
Le secteur de l’assurance appliqué à la piscine connaît aujourd’hui une profonde évolution. Le durcissement du marché de l’assurance construction, l’évolution des garanties proposées par les fabricants et les exigences croissantes en matière de qualité et de traçabilité conduisent l’ensemble de la filière à faire évoluer ses pratiques.
Les échanges avec Christophe Cannesson, Jean-Pierre Lodico et Mathieu Combes rappellent surtout qu’il est essentiel de distinguer trois notions souvent confondues : la responsabilité décennale, qui résulte de la loi ; l’assurance décennale, qui couvre les conséquences financières de cette responsabilité ; et les garanties commerciales, qui relèvent d’un engagement contractuel du fabricant ou du constructeur.
Dans ce contexte, la durée affichée d’une garantie ne constitue qu’un élément d’appréciation parmi d’autres. Pour les particuliers comme pour les professionnels, l’enjeu est avant tout de comprendre ce qui est réellement couvert, par qui et dans quelles conditions. Une meilleure information des clients et une plus grande transparence des pratiques apparaissent ainsi comme des leviers essentiels pour renforcer la confiance et accompagner la professionnalisation de la filière.

Le regard de David Browarek, Référent du secteur Piscine au CFA « École des Métiers de la Piscine » de Rignac (Aveyron)
Piscines privées : Le grand plongeon dans le vide assurantiel
Le marché de la piscine individuelle se porte bien, mais en coulisses, une fissure invisible menace de vider le bassin de sa sécurité : la disparition progressive de la véritable garantie décennale chez un nombre croissant de professionnels.
Dans le secteur du bâtiment, les pisciniers et installateurs font partie des activités particulièrement surveillées par les compagnies d’assurance construction. Et pour cause : le coût potentiel d’un sinistre structurel sur une piscine (fissure du radier, glissement de terrain ou défaut majeur d’étanchéité) peut atteindre des montants très importants, parfois plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de milliers d’euros dans les situations les plus complexes. Face à cette sinistralité lourde, le marché de l’assurance s’est considérablement durci.
Résultat ? Pour un artisan ou une jeune entreprise, décrocher une assurance de responsabilité décennale est devenu un parcours du combattant, doublé d’un gouffre financier.
Les primes annuelles peuvent représenter plusieurs milliers d’euros, selon le chiffre d’affaires, l’expérience de l’entreprise et son historique de sinistres. Ce coût important peut inciter certains acteurs à rechercher des solutions moins protectrices, voire à présenter des documents inadaptés à leur activité.
Le mirage des garanties « low-cost »
Pour rester compétitifs ou simplement pour pouvoir démarrer un chantier, de plus en plus d’acteurs de la filière cèdent à la tentation du contournement. On voit ainsi fleurir des attestations de Responsabilité Civile Professionnelle (RC Pro) astucieusement présentées comme des couvertures globales, ou des garanties biennales d’équipements qui expirent au bout de 24 mois.
Pour le client final, l’illusion est parfaite. Un logo d’assureur connu en haut de la feuille, une mention « assurance professionnelle », et le chèque d’acompte est signé. Pourtant, le piège est total. La RC Pro ne remplace pas une assurance décennale : elle couvre des dommages relevant de la responsabilité civile professionnelle, mais pas les désordres graves relevant de la responsabilité décennale de l’ouvrage. Si le bassin se fissure ou s’affaisse dans trois ans, le client peut se retrouver seul face à un désastre financier, notamment si l’entreprise n’est plus en mesure d’intervenir ou a cessé son activité.
Un délit pénal banalisé
Rappelons une réalité juridique stricte : lorsqu’un professionnel intervient dans le champ de la responsabilité décennale, la souscription d’une assurance couvrant cette responsabilité constitue une obligation légale. Le défaut d’assurance décennale obligatoire constitue une infraction pénale pouvant être sanctionnée par 75 000 € d’amende et 6 mois d’emprisonnement. Pourtant, le manque de contrôle à l’ouverture des chantiers laisse s’installer une concurrence déloyale flagrante entre les pisciniers rigoureux, qui intègrent le coût de leur décennale dans leurs devis, et les acteurs qui cassent les prix en faisant supporter le risque aux clients.
Il est urgent que les maîtres d’ouvrage (les particuliers) apprennent à lire entre les lignes des attestations qu’on leur présente. Exiger l’attestation décennale avant le premier coup de pelle, vérifier que la mention expresse correspondant à l’activité réellement réalisée (construction de piscine, étanchéité ou activité assimilée selon le contrat) y figure noir sur blanc, et appeler la compagnie d’assurance pour vérifier la validité du contrat sont devenus des réflexes vitaux.
La piscine doit rester un rêve de sérénité, pas le point de départ d’un cauchemar juridique de dix ans. Aux professionnels de défendre leur déontologie, et aux clients d’ouvrir les yeux avant de plonger.